Redécouvrir Aristote

Un grand penseur décrié

Rarement un penseur de l'Antiquité aura été, dans l'histoire, aussi encensé puis autant décrié ou ignoré qu'Aristote.

De formation scientifique, je n'ai aucun souvenir d'un enseignement sur la pensée d'Aristote en cours de philosophie de terminale scientifique. Un jour, lorsque j'étais adolescent, mon père m'a conseillé de lire un livre sur l'histoire des sciences dont j'ai arrêté la lecture lorsque l'auteur s'est mis à critiquer Aristote systématiquement. Plus tard, entré à Polytechnique, j'ai découvert dans la maison de campagne de mon père un manuel de philosophie qui critiquait de la même manière la pensée d'Aristote.

D'où vient ce parti pris ? La pensée d'Aristote, qui était une référence dans les universités d'Occident dès leur naissance aux XIIe et XIIIe siècles,  a été réconciliée avec le christianisme par des théologiens tels que saint Thomas d'Aquin, ce qui a donné naissance à la scolastique, enseignée dans les universités de ce que nous appelons aujourd'hui l'Europe..Or, dès la fin du Moyen Âge, certains savants avaient décelé des erreurs dans les traités scientifiques d'Aristote concernant l'étude des phénomènes naturels. Roger Bacon (vers 1220-vers 1292), par exemple, fut le premier à remettre en cause les enseignements d'Aristote en matière scientifique, observations à l'appui, mais cela ne l'empêcha pas d'intégrer la pensée d'Aristote sur un plan purement philosophique. Galilée (1564-1642) fut le premier à découvrir, par des observations avec sa lunette astronomique, qu'il y avait des montagnes sur la Lune, ce qui contredisait la théorie des sphères parfaites décrite par Aristote dans son traité du ciel. C'est toute la représentation physique du monde, avec la séparation entre monde sublunaire et monde supralunaire, la Terre étant au centre de l'univers, et le soleil, la lune et les étoiles tournant autour (géocentrisme), qui était remise en cause. Ce fut le début de la controverse ptoléméo-copernicienne, les tenants du géocentrisme s'appuyant sur les écrits du géographe et astronome grec Ptolémée, et les tenants de l'héliocentrisme se fondant de leur côte sur la découverte de Copernic reprise par Galilée. D'autres erreurs scientifiques d'Aristote portaient sur la théorie du mouvement et la chute des corps. Comme on l'a souvent fait remarquer, l'Inquisition a, injustement, condamné Galilée à une assignation à résidence (1633), considérant que ses affirmations sur le mouvement de la Terre étaitent en contradiction avec la Bible.

Descartes (1596-1650), qui était à l'origine un scientifique, prit parti pour Galilée et l'héliocentrisme, sans le dire explicitement, car il craignait d'être déclaré hérétique par l'Inquisition. Il critiqua dans le livre VI du discours de la méthode la scolastique ("au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles...") puis proposa une philosophie radicalement différente avec une métaphyqiue centrée sur le sujet (le fameux "cogito ergo sum"). Certains penseurs des Lumières (Condorcet...), puis au XIXe siècle des philosophes tels que Saint-Simon et Auguste Comte, développèrent des philosophies rationalistes en fasant référence à Roger Bacon, et surtout à Descartes, ignorant la métaphysique d'Aristote, et oubliant les références aux philosophes de l'Antiquité. De ce point de vue, on pourrait considérer que c'était une "antirenaissance".

On peut considérer que Galilée et Descartes sont les pères de ce que l'on appelle couramment aujourd'hui la science moderne. Celle-ci apparaît dans le courant du XVIIe siècle. Si l'on a beaucoup insisté sur la cruauté de l'Inquisition, on a par la suite omis de souligner que l'Eglise catholique, avec le pape Benoît XIV a, pendant les "Lumières", définitivement accepté les écrits de Galilée.et les ouvrages sur l'héliocentrisme (1741 - 1757).

Avec la Révolution française, qui supprima les universités en 1793,  la scolasrique disparaît complètement des universités françaises. Dès lors, les philosophes furent souvent imprégnés du mécanisme cartésien, et critiquèrent systématiquement Aristote sous prétexte que ses écrits scientifiques comportaient des erreurs. Il n'en reste pas moins que la philosophie et la science ont mené des chemins divergents.

Un nouveau contexte

Au XXe siècle et après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle représentation du monde apparaît : la théorie du Big Bang est  développée par un chanoine catholique belge, Georges Lemâtre, de sorte que les découvertes purement scientifiques sont souvent mieux intégrées par l'Eglise catholique. Le soleil n'est plus un point fixe : il apparaît comme une étoile parmi d'autres en rotation autour du centre de la Voie lactée, qui est une galaxie parmi des milliards d'autres galaxies. En 1969, Neil Armstrong pose le pied sur la Lune et les hommes découvrent les photos de la Terre prises depuis les capsules appollo. Elle apparaît comme une boule minuscule dans l'immensité cosmique, de sorte que l'humanité prend conscience de la fragilité de notre planète en proie à diverses pollutions, et s'interroge sur l'existence d'autres planètes habitées.

En 1992, Jean-Paul II confie à une commission spécialisée la mission de réexaminer le cas de Galilée. Cette commission admet les erreurs de la plupart des théologiens de l'époque, qui considéraient que certaines expressions de la Bible, prises à la lettre, semblaient constituer des affirmations de géocentrisme 

Les questions d'environnement donnent lieu à plusieurs sommets de la Terre (1972, 1992) et après l'an 2000 (sommet de Johannesburg en 2002), les questions de développement durable se posent aux entreprises. Comme j'ai travaillé sur le passage informatique à l'an 2000, je m'intéresse en parallèle à l'an mille (les fameuses terreurs) et au Moyen Âge. Cherchant à anticiper le risque climatique annoncé par Jean-Marc Jancovici dans son site internet, je présente devant un parterre de polytechniciens un CV avec un projet d'anticipation des risques. Mon intérêt pour le Moyen Âge provoquant un éclat de rire général, je vais à la librairie de la Procure chercher un livre sur Auguste Comte, philosophe que j'avais découvert en parcourant la Toile vers 2002 : je trouve l'ouvrage Le positivisme est un culte des morts : Auguste Comte, par la psychanalyste argentine Raquel Capurro (1998). Après l'avoir lu, je vais voir l'aumônier des anciens élèves de polytechnique, le père Jean Dumord, jésuite, qui me dit qu'il n'y a aucune transcendance dans la philosophie de Comte. C'est le père Dumord qui me parle d'Aristote.  L'encyclique Fides et Ratio de Jean-Paul II (1998) cherchait en effet à réconcilier la foi et la raison en prônant les systèmes de pensée ayant une ouverture métaphysique, afin de "remplir une fonction de médiation dans l'intelligence de la révélation". Le père Dumord me conseille de faire une recension du livre de Raquel Capurro, mais je ne me décide pas à publier mon projet de recension dans le journal des anciens élèves, La jaune et la Rouge, car les statuts de l'AX, l'association des anciens élèves de Polytechnique, interdisent d'aborder les questions religieuses. 

A partir de décembre 2005, je me sens plus libre de m'exprimer dans le cadre de l'encyclopédie en ligne Wikipédia, dans laquelle j'ai abordé les questions d'histoire, de philosophie, de religion, de développement durable, entre autres. En 2015, le pape François publie l'encyclique Laudato si', dans laquelle il alerte sur le risque climatique et sur la perte de biodiversité, et répète que les questions écologiques et sociales sont corrélées ("tout est lié").

Aristote : une ouverture métaphyqiue, un savoir encyclopédique,

Puisque tout est lié, pourquoi ne pas faire appel à la philosophie d'Aristote ou d'autres philosophes grecs ? Certes, les positions d'Aristote sur la femme ou sur l'esclavage, qui étaiotent celles de ses contemporains, ne sont pas à retenir.

Certes, le contexte d'aujourd'hui est très différent de celui de l'Antiquité et le savoir a évolué. Mais une philosophie qui intègre les principes d'Aristote présenterait une ouverture métaphysiquie. De plus Aristote était un peu le Diderot de son époque : il cherchait à compiler le savoir de l'Antiquité : la zoologie, la logique, l'éthique, la métaphysique, l'économie, la politique, la physique (théorie des quatre causes), entre autres..

Ainsi, dans une optique de développement durable, on voit des consultants s'inspirer de la philosophie d'Aristote pour repenser la management, par exemple Pierre d'Elbée, Aristote, 10 clés pour repsenser le management.