Vous avez dit Inquisition ?

« L'Inquisition existe encore » : quatre mots prononcés devant quelqu'un que l'on ne connaît pas et dont on a un peu entendu parler. Phrase redoutable, lorsque l'on pense à l'image détestable de l'Inquisition à notre époque. C'est un mot repoussoir qui résume tout ce que notre société abhorre et qui va à l'encontre de la tolérance et de la liberté de pensée : obscurantisme, fanatisme, racisme, antisémitisme, nazisme, fascisme, totalitarisme, discrimination, homophobie, etc. On colle volontiers une image d'inquisiteur à toute personne soupçonnée d'employer des méthodes d'investigation supposées arbitraires, qu'elle soit d'ailleurs catholique ou non. Il va de soi que ceux qui prononcent le mot Inquisition ne s'embarrassent bien souvent pas d'authenticité historique.

Il faut vraiment garder la tête froide pour ne pas raconter n'importe quoi sur ce sujet. On trouve sur la Toile les pires affabulations, et il est devenu très difficile de faire preuve de discernement lorsque l'on aborde un sujet aussi délicat que celui-là. Les historiens du XIXe siècle ont passablement déformé la réalité historique. Depuis une quarantaine d'années, l'apparition d'historiens spécialistes du Moyen Âge, les médiévistes, tend à clarifier notre vision du Moyen Âge, époque réputée « obscurantiste ». Étant donné que les études sur le Moyen Âge sont encore très incomplètes, j'ai préféré ne pas m'en tenir à la lecture d'ouvrages d'histoire, et je suis allé sur les lieux où sont apparus les premiers tribunaux de l'Inquisition, c'est-à-dire dans la région de Carcassonne. J'étais d'autant plus motivé que mon nom est originaire de cette région. Il y a même un vin « château Pautard » à Peyriac-Minervois, à une trentaine de kilomètres de Carcassonne.

Il faut tout d'abord rappeler que l'Inquisition a été mise en place par l'Église catholique plus particulièrement pour lutter contre une « hérésie » qui se développait dans le Midi de la France, que nous appelons aujourd'hui catharisme.

Les hérésies se développent au début du IIe millénaire

Les hérésies ont toujours existé dans l'histoire du christianisme. Dans les premiers siècles, elles étaient même assez vivaces. L'une des premières hérésies fut le marcionisme (IIIe siècle), puis il y eut l'arianisme (vers le IVe siècle). Les divergences portaient sur les références scripturales ou la nature de Dieu. Vers la fin du Ier millénaire, il y avait peu d'hérésies.

Il y eut une résurgence des hérésies après l'an mille. Quelle en était la raison ? Essentiellement le désir de renouer avec les préceptes évangéliques dont avait tendance à s'éloigner le clergé de l'époque. On voyait en effet se développer des ordres monastiques puissants et riches, comme Cluny, dont le train de vie contrastait avec l'idéal de pauvreté de l'évangile.

Plusieurs historiens, regroupés dans l'école mutationniste autour de Georges Duby, Jen-Pierre Poly et Eric Bournazel, considérent les mouvements hérétiques du premier XIe siècle comme la manifestation des bouleversements sociaux intervenus selon eux à la charnière des Xe et XIe siècles (la « mutation féodale »). Les hérésies seraient donc une réaction à la mise en place des trois ordres au milieu du Moyen Âge (oratores, bellatores, laboratores).

Au XIIe siècle, une nouvelle hérésie plus structurée apparaît en Occident, surtout dans le Midi de la France, ainsi que dans le nord de l'Italie : le catharisme. Ce courant chrétien est dualiste. Interprétant de façon particulière les paroles du Christ « Mon royaume n'est pas de ce monde », les cathares prétendent qu'il y a deux Dieux : le Dieu bon règne sur les cieux et a créé les esprits ; le Dieu mauvais règne sur la Terre et a créé les choses visibles dont les êtres humains sous leur forme charnelle, tandis que les âmes des êtres humains étant des esprits ont été créées par le Dieu bon. Pour eux, l'Église de Rome représente le Dieu mauvais. Les cathares ont mis en place plusieurs évêchés dans le Midi de la France, et deviennent une menace pour l'Église de Rome.

Un élément particulier permet d'expliquer le succès des cathares : ils s'expriment dans la langue locale, l'occitan. Les cathares ont en effet traduit en occitan le Nouveau Testament. Lorsqu'ils lisent le Nouveau Testament, ils peuvent se faire comprendre plus facilement que les catholiques, qui ont comme seule référence la traduction latine de la Bible par saint Jérôme (la Vulgate). Le pape Innocent III s'est opposé à ceux qui possédaient des bibles dans d'autres langues que le latin, sans doute pour préserver l'unité de l'Église autour de cette langue commune, et pour éviter que des traductions contenant des erreurs se répandent. Il faut aussi avoir à l'esprit qu'à cette époque du Moyen Âge, les langues locales étaient trop nombreuses pour que l'on pût traduire la Bible dans chacune d'entre elles. L'entreprise eut été impossible, étant donné les faibles moyens techniques de diffusion de l'information.

Une autre hérésie se répand à peu près à la même époque, dans la région lyonnaise. Il s'agit des Vaudois, courant créé sous l'impulsion de Pierre Valdo. Celui-ci avait consacré une partie de sa fortune à faire traduire en francoprovençal plusieurs livres de la Bible. Son mouvement connut également un certain succès pour cette raison.

L'Église réagit

L'Église réagit à ces courants hérétiques en cherchant tout d'abord à se remettre en cause. En réaction à la richesse de l'ordre de Cluny, l'ordre de Cîteaux prône une plus grande pauvreté. La papauté cherche donc à s'appuyer sur les Cisterciens pour luttter contre l'hérésie cathare dans le Midi de la France. La méthode employée est d'abord exclusivement la prédication. Des Cisterciens sont nommés légats du pape pour lutter contre l'hérésie dans le Midi de la France : Henri de Marcy, abbé de l'abbaye de Clairvaux, en 1181, puis Pierre de Castelnau, moine de l'abbaye de Fontfroide, en 1203. Les prédications des Cisterciens n'obtiennent que peu de succès. Saint Dominique a également activement participé à la prédication en vue de convertir les cathares, avec davantage de succès semble-t-il. En 1208, Pierre de Castelnau est assassiné, probablement par un écuyer du comte de Toulouse, qui était soupçonné de sympathie pour les hérétiques.

Innocent III, pape autoritaire, décide alors de lancer une croisade contre les cathares. Cette croisade est appelée Croisade des Albigeois, car les cathares étaient implantés dans la ville d'Albi, qu'ils avaient érigée en diocèse. Le pape décide le roi de France Philippe Auguste à lever une armée pour combattre l'hérésie par la force. La croisade va se transformer assez rapidement en guerre de conquête, dans laquelle les motivations religieuses et les motivations politiques seront intimement liées. L'armée, composée d'environ 20 000 soldats, arrive dans le Midi par la vallée du Rhône. Elle commence par faire le siège de Béziers (22 juillet 1209), dépendant du vicomte Raymond-Roger de Trencavel favorable aux hérétiques. Les soldats parviennent rapidement à s'introduire dans la ville et massacrent toute la population, selon les chroniqueurs de l'époque, soit probablement environ 20 000 personnes selon la plupart des témoignages qui nous sont parvenus. La mémoire de ce terrible événement est restée vive dans la région. L'armée croisée poursuivit les opérations par les sièges de plusieurs villes : Carcassonne (août 1209), Minerve, Lavaur..., brûlant des centaines d'hérétiques sur des bûchers ou massacrant la population après la reddition des villes : Minerve en 1210, Lavaur en 1211, Marmande en 1219.

En mars-avril 1229, sous Louis IX (saint Louis), le traité de Meaux-Paris met fin à la croisade, et une grande partie du comté de Toulouse est rattachée au domaine royal. En octobre 1229, le concile de Toulouse organise de manière systématique la recherche des hérétiques, et prépare la mise en place de l'Inquisition.

L'Église se met à contrôler les consciences avec l'Inquisition

Pour comprendre comment un système comme l'Inquisition a pu se mettre en place, il faut garder à l'esprit que la religion chrétienne est à cette époque l'unique religion de l'Occident (les juifs sont seulement tolérés), et est considérée comme l'un des fondements de la société médiévale, qui s'est structurée depuis les Xe - XIe siècles en trois ordres : oratores (ceux qui prient), bellatores (ceux qui combattent), et laboratores (ceux qui travaillent). Ceux qui n'adhèrent pas aux principes de cette organisation et développent des doctrines incompatibles avec celles de l'Église sont en rupture de lien social ; ils deviennent un danger pour la société. Il faut donc tout faire pour les ramener dans le « droit chemin ». Cette manière de faire recueille l'adhésion de la plus grande partie de la société, qui y voit plutôt une protection.

A partir de 1231, les premiers inquisiteurs sont désignés, et l'Église met en place les premiers tribunaux de l'Inquisition à Toulouse et à Carcassonne en 1234 afin d'éradiquer l'hérésie cathare dans le Midi de la France.

Ce contexte étant posé, la procédure de l'Inquisition n'avait pas le caractère arbitraire qu'on lui attache souvent aujoud'hui. On mit en place rapidement des codes de procédure :

Début d'une enquête générale

On proclamait une enquête générale dans une région touchée par l'hérésie, qui commençait par une prédication générale, où l'inquisiteur exposait la doctrine de l'Eglise et réfutait les thèses de l'hérésie. Il publiait ensuit un décret de grâce, demandant aux hérétiques de confesser spontanément leurs fautes, et un édit de foi, demandant aux catholiques de dénoncer les hérétiques qui ne se présenteraient pas à l'inquisiteur.

Citation individuelle

Témoignages et défense

Question et torture

Selon Bartolomé Bennassar, l'usage de la torture n'a jamais été la règle pour l'Inquisition et peut même apparaître, à certaines époques, comme l'exception. La torture ne durait pas plus d'un quart d'heure et était contrôlée par un médecin. Du fait qu'elle était souvent peu efficace pour obtenir des aveux, on y avait peu recours.

Avis d'un jury

Le tribunal s'appuie sur l'avis d'un collège de boni viri, conseil (en latin consilium) formé de trente à une centaine de personnes.

Prononcé du jugement

Peines et pénitences

L'Inquisition est critiquée à partir du XVIIIe siècle

Le siècle des « Lumières » se démarque des siècles antérieurs par une philosophie qui cherche à privilégier la raison par rapport aux dogmes de l'Église. Au siècle précédent, Galilée, a été condamné à la prison par l'Inquisition pour avoir soutenu l'hypothèse du mouvement de la Terre ; sa peine a été commuée en assignation à résidence (1633). La théorie de Newton sur la gravitation universelle (Philosophiae Naturalis Principia Mathematica, 1687) est venue confirmer cette hypothèse. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, les preuves expérimentales de l'orbitation de la Terre autour du Soleil s'accumulent (découverte de l'aberration de la lumière par James Bradley en 1725). Une nouvelle vision du monde se met en place avec la révolution copernicienne.

En France, Voltaire est l'un des premiers à critiquer l'Inquisition, notamment dans Candide. Ce n'est sans doute pas un hasard s'il est en même temps l'une des premières personnes à avoir introduit les idées de Newton en France : sa maîtresse, la marquise du Châtelet, a traduit les Principia de Newton en français, et lui-même a publié deux ouvrages sur Newton : l'épître sur Newton (1736), et les éléments de la philosophie de Newton (1738). Dans le même ordre d'idées, les encyclopédistes, Diderot et d'Alembert en tête, vont critiquer sévèrement l'Inquisition. D'Alembert, qui a rédigé une bonne partie des articles de l'Encyclopédie sur l'astronomie, ainsi que des articles sur la physique, écrit dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie :

« Un tribunal devenu puissant dans le midi de l'Europe, dans les Indes, dans le Nouveau Monde, mais que la foi n'ordonne point de croire, ni la charité d'approuver, ou plutôt que la religion réprouve, quoique occupé par ses ministres, et dont la France n'a pu s'accoutumer encore à prononcer le nom sans effroi, condamna un célèbre astronome pour avoir soutenu le mouvement de la terre, et le déclara hérétique ; à peu-près comme le Pape Zacharie avoit condamné quelques siècles auparavant un évêque, pour n’avoir pas pensé comme saint Augustin sur les Antipodes, & pour avoir deviné leur existence six cens ans avant que Christophe Colomb les découvrît. C'est ainsi que l'abus de l'autorité spirituelle réunie à la temporelle forçait la raison au silence ; et peu s'en fallut qu'on ne défendit au genre humain de penser. »

A partir de ce moment, il est prouvé que l'Inquisition s'est trompée sur Galilée, et elle est discréditée.

Au XIXe siècle, de nombreuses personnalités, et pas toujours des historiens d'ailleurs, vont contribuer à répandre une image très négative de l'Inquisition, souvent sans rapport avec la réalité historique. Le romancier Étienne-Léon de Lamothe-Langon publie en 1829 une Histoire de l'Inquisition en France dont il a été prouvé qu'elle s'appuyait sur de fausses archives. Les récits atroces de cette Histoire furent largement repris dans bien d’autres ouvrages. Jules Michelet dans La Sorcière (1862) estime que l'Inquisition espagnole a fait plusieurs millions de victimes, chiffre totalement farfelu : les estimations actuelles montrent que sur un peu plus de 100 000 procès, il y a eu entre 1,5 et 2 % de condamnations à mort. On connaît l'influence qu'a eue Michelet sur les historiens du XIXe siècle, et encore sur les historiens du XXe siècle. L'historien américain Henry Charles Lea a publié une Histoire de l'Inquisition au Moyen Âge, plus sérieuse sur le plan des sources, qui fut traduite en français par Salomon Reinach pendant l'affaire Dreyfus. Ce contexte particulier lui a donné un grand retentissement lors des combats en faveur de la séparation de l'Église et de l'État en 1905.

L'Inquisition, dans son principe, n'était pas conforme à l'esprit de l'évangile

Même si l'image de l'Inquisition véhiculée par les philosophes des Lumières et amplifiée aux XIXe et XXe siècles ne correspond pas à la réalité historique, même si on ne peut pas juger une époque avec la mentalité d'aujourd'hui, il n'en reste pas moins vrai que certains faits ont existé, et qu'ils sont en contradiction avec l'esprit de l'évangile.

Dans sa lettre de 1998 au cardinal Etchegaray, Jean-Paul II, rappelant sa Lettre apostolique Tertio millenio adveniente de 1994, affirme que « Dans l'opinion publique, l'image de l'Inquisition représente presque le symbole de ce contre-témoignage et de ce scandale. »

L'Inquisition s'appuyait sur un passage de l'évangile appelé aujourd'hui correction fraternelle (Mt, 18, 15-17) :

« Si ton frère a péché contre toi, va reprends-le entre toi et lui seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère.
S'il ne t'écoute pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que toute chose se décide sur la parole de deux ou trois témoins.
S''il ne les écoute pas, dis-le à l'Église. Et s'il n'écoute pas même l'Église, qu'il soit pour toi comme le païen et le publicain. »

On voit qu'il n'est pas question de condamner à mort, ni même de « moucharder », de dénoncer un tiers dans une affaire où l'on n'est pas impliqué, mais seulement de considérer le frère qui a péché contre soi « comme le païen et le publicain. »

Un autre passage a peut-être été employé pour condamner les hérétiques, Mc, 9, 43 :

« Et si ta main t'entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d'être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s'éteint pas. »

En fait, il s'agit de couper sa propre main, non celle de son prochain. En outre, l'Église recommande aujourd'hui de ne pas prendre ce passage à la lettre !

 

Le bon grain et l'ivraie

Le passage le plus convaincant est sans doute la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mt, 13, 24-30) :

« Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ. Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l'ivraie parmi le blé, et s'en alla. Lorsque l'herbe eut poussé et donné du fruit, l'ivraie parut aussi. Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire : Seigneur, n'as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y a de l'ivraie ? Il leur répondit : C'est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent : Veux-tu que nous allions l'arracher ? Non, dit-il, de peur qu'en arrachant l'ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l'un et l'autre jusqu'à la moisson, et, à l'époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier. »

Si l'ivraie représente l'hérésie, on voit qu'il ne faut pas chercher à l'éradiquer par la force. L'ivraie sera brûlée seulement au moment du Jugement Dernier.

L'Inquisition est en contradiction avec d'autres passages de la Bible :

  • l'amour du prochain ;
  • l'amour des ennemis ;
  • le cinquième commandement ;
  • les béatitudes (heureux les miséricordieux) ;
  • les passages qui recommandent de ne pas juger : « Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver » (Jn 12, 47) ;
  • les passages qui recommandent le pardon ;
  • les passages sur la pauvreté ;
  • etc

On a coutume de dire que l'hérésie était au Moyen Âge une rupture du lien social. Mais dans la mesure où la société médiévale s'était organisée depuis les Xe - XIe siècles en trois ordres selon les fonctions tripartites indo-européennes, on peut s'interroger, avec le recul, sur les fondements bibliques de cette organisation.

L'Inquisition n'existe plus

Bien évidemment, l'Inquisition n'existe plus.

Le terme Inquisition peut désigner trois institutions :

  • L'Inquisition médiévale, créée en 1234 pour lutter contre les hérésies cathare et vaudoise ;
  • L'Inquisition espagnole, créée en 1478 ;
  • La Sacrée congrégation de l'Inquisition romaine et universelle, ou Inquisition romaine, créée en 1542 pendant le concile de Trente pour lutter contre le protestantisme.

Aucune de ces institutions n'existe plus. L'Inquisition a été abolie en France en 1772, et l'Inquisition espagnole a été abolie en 1834.

Alors pourquoi certains prétendent-ils que l'Inquisition existe encore ?

Probablement parce qu'aujourd'hui existe à Rome une institution, appelée Congrégation pour la doctrine de la foi, dont l'objectif, similaire à celui qui avait été assigné à l'Inquisition, est de défendre la foi catholique. La Congrégation pour la doctrine de la foi a remplacé en 1965, sous Paul VI, le Saint-Office, lequel avait remplacé l'Inquisition romaine en 1908.

Si une institution en remplace une autre, la précédente n'existe plus.

En ce qui concerne la Congrégation pour la doctrine de la foi, hormis l'objectif général, ni le contexte, ni l'organisation, ni les méthodes ne permettent en aucune manière de la comparer avec l'Inquisition.

Le contexte

Nous sommes aujourd'hui dans une société entièrement sécularisée, dans laquelle les relations entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel sont réduites au minimum. L'Église catholique a compris depuis le pape Léon XIII (1878-1903) qu'il n'était pas bon qu'il y ait un mélange des genres entre le spirituel et le temporel, selon la parole de l'évangile Mt 22.21 : « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu ». Les théologiens catholiques admettent tous aujourd'hui que le modèle du catholicisme constantinien (un catholicisme promu par un monarque) n'est plus valide. Nous sommes de ce point de vue dans une situation comparable à celle du christianisme primitif, disons celle des trois premiers siècles de notre ère.

Les trois ordres du Moyen Âge (oratores, bellatores, laboratores) qui se sont perpétués dans les trois ordres de l'Ancien Régime (clergé, noblesse, tiers état), n'existent plus depuis l'abolition des privilèges sous la Révolution française. C'est un ecclésiastique français, l'abbé Sieyès, qui est à l'origine de la reconnaissance des droits du tiers état.

L'Église a admis la liberté de religion au concile Vatican II, par la déclaration Dignitatis Humanae. Cette déclaration constitue le fondement des relations entre l'Église catholique et les gouvernements séculiers, quelle(s) que soi(en)t la ou les religions des États correspondants

La Bible est aujourd'hui traduite dans plus de 2 400 langues, et disponible dans de nombreuses éditions sur la Toile dans des traductions à partir de l'hébreu et du grec, avec souvent des facilités de recherche. Depuis Vatican II, les messes sont dites en langue vernaculaire (lectures de la Parole de Dieu, homélies, liturgie), alors que pendant tout le Moyen Âge, les lectures de la Parole de Dieu se faisaient en latin (en Occident) langue non comprise par le peuple, ou en grec (en Orient). Il est évident que toute institution chrétienne qui s'aviserait aujourd'hui de s'écarter un tant soit peu de l'esprit de la Bible et de l'évangile serait immédiatement dénoncée par les acteurs de la société civile. On le voit bien aujourd'hui lorsque les propos du pape sont critiqués, en réalité le plus souvent parce qu'ils sont mal interprétés ou sortis de leur contexte.

Rappelons que, selon l'Observatoire de la liberté religieuse, 200 millions de chrétiens dans le monde ne peuvent pas vivre leur foi librement.

 

L'organisation

La congrégation pour la doctrine de la foi est un organisme central localisé à Rome. Il comporte 23 membres : 16 cardinaux, cinq archevêques, et deux évêques.

Les conférences épiscopales (en France, la Conférence des Évêques de France) comportent également des commissions doctrinales, mais qui ne sont pas à proprement parler des tribunaux.

 

Les méthodes

Les méthodes de l'Église ont radicalement changé.

L'Église ne jette plus l'interdit sur un État, comme elle le faisait au Moyen Âge.

Jamais l'Église n'encouragera aujourd'hui un fidèle à dénoncer son prochain sur des questions de foi, comme cela était le cas avec les édits de foi au Moyen Âge.

Le voudrait-elle qu'elle ne pourrait pas mettre en place des tribunaux ecclésiastiques décentralisés comme ce fut le cas à la fin du Moyen Âge et à l'époque moderne, puisque leurs membres ne pourraient bénéficier d'aucune protection de la part des pouvoirs locaux.

L'Inquisition n'a plus prononcé de condamnation à mort depuis le XVIIIe siècle et la torture a été abandonnée depuis fort longtemps.

Les méthodes de la Congrégation pour la doctrine de la foi sont radicalement différentes de celles de l'Inquisition :

Vis-à-vis des fidèles, afin de rappeler les fondements de la foi catholique, elle rédige des encycliques qu'elle met à disposition de tous sur la Toile. Un exemple de telles encycliques est Fides et ratio (septembre 1998). Elle met en garde dans ces encycliques contre des erreurs contemporaines, sans aucunement condamner qui que ce soit. Cela n'est-il pas légitime ? Est-ce qu'il n'y a pas des critiques littéraires ou des critiques de cinéma qui évaluent tous les romans ou les films qui paraissent ? Pourquoi l'Église n'en ferait-elle pas de même dans le domaine des croyances, puisque sa mission est d'annoncer l'évangile ?

Vis-à-vis du clergé, elle vérifie la validité des sacrements délivrés par les prêtres, essentiellement l'eucharistie et la réconciliation. Elle exige une certaine discipline de la part des prêtres catholiques, et dispose pour cela d'un pouvoir judiciaire. Elle se comporte vis-à-vis de la hiérarchie catholique un peu comme l'ordre des médecins pour la profession médicale.

Enfin, la Congrégation pour la doctrine de la foi peut être saisie pour des questions d'abus sexuels sur mineurs (pédophilie) si des prêtres catholiques se rendent coupables de tels actes. Elle est donc une instance de protection vis-à-vis des fidèles et de la société civile.

La Congrégation est chargée de l'examen des doctrines. La sanction disciplinaire la plus grave qu'elle puisse prononcer est l'excommunication latae sententiae, et elle ne peut concerner que les baptisés catholiques. De même, les commissions doctrinales des conférences épiscopales ne peuvent pas prononcer de sanctions plus graves que l'excommunication. L'Église ne se prononce pas sur le salut éternel d'un excommunié.

En pratique, l'Église ne prononce pas d'excommunications de simples baptisés ne pratiquant pas leur religion. Cela n'aurait d'ailleurs aucun effet sur ceux qui sont devenus indifférents sur le plan religieux. Des cas plus fréquents sont plutôt ceux de baptisés qui demandent eux-mêmes et en conscience à sortir de l'Église ; on appelle cela l'apostasie. Sans doute l'évolution générale des mœurs tend à leur voiler l'originalité du message de l'Église et de l'évangile. Le cas d'excommunication récent le plus connu est celui de Mgr Lefèbvre, qui justement n'acceptait pas les réformes de Vatican II : il a voté contre la déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse et en est resté à la messe en latin !

L'Église ne viole plus les consciences, elle défend au contraire la liberté de conscience. Mais que dire aujourd'hui des millions de personnes licenciées pour des motifs arbitraires ? Les conséquences matérielles et psychologiques sont souvent très graves. Ces exclus économiques viennent grossir, dans l'indifférence générale, les statistiques des sans domicile fixe et des suicides. Il y a en France 700 tentatives de suicide par jour, souvent pour des raisons de harcèlement moral au travail, et plus de 10 000 décès par suicides par an, soit un taux supérieur à la moyenne européenne.

L'Église s'est transformée

L'Église catholique s'est profondément transformée depuis le concile Vatican II.

Vis-à-vis des religions non chrétiennes, elle a adopté la déclaration Nostra Ætate, qui constitue le fondement des relations que l'Église souhaite entretenir avec les juifs, les musulmans, les bouddhistes, les hindous... L'Église a renoncé à toute intention de conversion forcée des fidèles d'autres religions, notamment des juifs.

Vis-à-vis des autres courants du christianisme, l'Église a invité des observateurs chrétiens non catholiques au concile, et a institué l'œcuménisme. Cela a abouti à des traductions communes des textes sacrés, et à l'institution d'une semaine de prière commune pour l'unité des chrétiens. Les catholiques, bien que conscients de leurs divergences de vue sur des questions doctrinales avec d'autres courants chrétiens, ont donc une attitude de respect vis-à-vis notamment des protestants, avec lesquels ils ont fait une déclaration commune sur la justification par la foi.

Avec Jean-Paul II, l'Église s'est repentie pour les erreurs commises par les chrétiens dans l'Histoire : que ce soit vis-à-vis de Galilée (en 1992), des juifs (en 1995), ou de façon plus générale en l'an 2000. En 1998, le Vatican a lancé un Symposium international sur l'Inquisition, qui a remis ses conclusions en 2004. Le Vatican a commencé à ouvrir les archives secrètes sur l'Inquisition aux chercheurs, afin de permettre d'approfondir les recherches sur le sujet, et de restituer la vérité historique.

Jean Paul II pardonne

Jean-Paul II pardonne à Mehmet Ali Ağca

Enfin, comment ne pas être saisi par la différence d'attitude entre Innocent III qui déclenche une croisade à la suite de l'assassinat de son légat Pierre de Castelnau (1208), et Jean-Paul II, qui pardonne à celui qui lui a tiré dessus (1981) ?

Conclusion

Le contexte historique ayant radicalement changé depuis le Moyen Âge, ceux qui affirment que l'Inquisition existe encore font un anachronisme, qui révèle de leur part une crainte inconsciente d'être jugés par des hommes d'Église, et qui peut engendrer des comportements irrationnels. Les chiffres parfois avancés sur le nombre de victimes de l'Inquisition (plusieurs millions de morts...) relèvent du pur fanfasme. En fait, selon Vittorio Messori : « En l’espace de quelques mois en 1793, la terreur jacobine qui avait ‘purifié’ la cathédrale Notre-Dame de Paris de la ‘superstition chrétienne’ fit plus de victimes en France que les trois Inquisitions catholiques réunies (médiévale, espagnole et romaine) et peut-être même que celles de toutes les autres confessions chrétiennes » (Vittorio Messori, La Vérité a un nom et un visage, éditions MaME, 1997). Voir sur ce point le dossier sur l'Inquisition que je mets en référence ci-dessous.

Quelque temps avant l'an 2000, craignant des problèmes informatiques lors du passage à l'an 2000, je suis allé voir un prêtre que je connaissais. Il ma dit : « Il ne se passera rien ; un millénaire meurt, un nouveau millénaire naît, c'est une résurrection, il faut croire ». Il m'a lu aussi la première ligne de l'encyclique Fides et ratio : « la foi et la raison sont comme deux ailes permettant à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la Vérité ».

Quoi qu'il en soit, en l'an 2000, l'Église s'est repentie, et le sens de cette repentance est non seulement de demander pardon pour les fautes commises par des chrétiens dans l'Histoire, mais aussi de pardonner. Souvenons-nous donc de ces paroles de Jésus : « Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver » (Jn, 12, 47).

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